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Qui est donc le plus grand ? Cette question que se posent les disciples de Jésus s’inscrit — chez les trois évangélistes Matthieu, Marc et Luc — dans un ensemble de récits qui interrogent l’identité à la fois du maître Jésus et du disciple de Jésus. Regardons d’abord cet ensemble.
Dans les textes qui précèdent notre lecture, les disciples ont été confrontés à leur incapacité à chasser un esprit mauvais, alors que Jésus, lui, le peut. Les disciples s’interrogent sur leur identité en tant que disciples : Qu’est-ce qui est en notre pouvoir de disciples ? Que signifie être disciple de Jésus ? Du même coup, ils s’interrogent sur l’identité de leur maître Jésus. Suit l’annonce par Jésus de sa mort et de sa résurrection. Cette annonce bouleverse également les représentations du messie, du christ, c’est-à-dire de celui qui est marqué par l’onction de Dieu, qui est choisi ainsi par Dieu. Cette annonce les a laissés dans l’incompréhension et l’inquiétude. Leurs représentations du messie, du christ, ne correspondent pas à ce que Jésus affiche. Et peut-être surtout : que deviendront-ils si le maître vient à mourir ? La suite du texte biblique porte encore, au moins chez les évangélistes Marc et Luc, sur la question de l’identité. D’où vient donc l’autorité de celui qui chasse les démons au nom de Jésus, alors qu’il n’est pas de ceux qui le suivent quotidiennement ?
Dans le récit que nous venons de lire, les disciples continuent de s’interroger sur qui ils sont, et qui est le plus grand. Jésus attend d’être à la maison pour s’adresser à eux, pour les enseigner sur un point essentiel. La question de l’identité touche au plus profond de l’être. C’est le fondement même de l’être. Cette question ne se traite pas sur les places publiques, ni même en chemin. D’ailleurs, si Jésus a capté les conversations des disciples, il ne semble pas avoir été auprès d’eux sur la route. Peut-être était-il en retrait ou les devançait-il ? Seul ou en conversation avec d’autres ? Cependant, il était suffisamment proche pour avoir entendu et compris les préoccupations de ses disciples.
Jésus les interroge sur leurs propos, alors même qu’il en connaît la teneur. En effet, il va poursuivre sans même avoir obtenu de réponse. Alors pourquoi poser la question ? C’est le deuxième point de ma prédication. « À propos de quoi raisonniez-vous en chemin ? » La question de Jésus place les disciples devant leurs préoccupations. Ils peuvent ainsi prendre du recul par rapport à ce qui les habite intérieurement. Ils peuvent interroger leurs motivations et réaliser l’écart qui existe entre ce qu’ils vivent et ce à quoi ils sont appelés. L’écart est manifeste par le silence, un silence qui dure : « Mais eux gardaient le silence. » Les voici bloqués, enfermés sur eux-mêmes, face à l’écart qui se révèle à eux par rapport aux enseignements de Jésus. Oui, nous savons à quoi nous sommes appelés, et parfois nous constatons aussi à quel point nous nous éloignons de cet appel. Ce constat laisse silencieux. La prise de conscience fait taire ; elle nous laisse démunis. Oui, c’est bien moi qui pense ainsi, qui agit ainsi, loin de ce qui me donne véritablement la vie, et pourtant, oui, c’est bien moi aussi qui désire vivre selon l’Esprit de Dieu.
Face à ce vide que laisse l’écart, Jésus prend le temps de se poser. Il s’assit. Je m’arrête aussi, sur ce troisième point. Jésus calme l’agitation. Se poser physiquement pour pouvoir se poser intérieurement. Il appelle, interpelle les disciples pour qu’ils se rassemblent autour de lui. En captant leur attention, avec une certaine gravité par le fait qu’il se soit assis, Jésus leur demande de se rassembler, certes physiquement autour de lui, mais aussi intérieurement. Jésus est le point d’ancrage, le repère au milieu de notre tumulte intérieur. Nous avons besoin d’apaisement pour entendre ou réentendre la parole qui nous ajuste à Dieu, la parole qui nous fait vivre. Nous avons besoin d’un point d’ancrage pour nous raccrocher à une parole stable, solide, alors que nous sommes ballotés par les événements quotidiens, par les tensions entre personnes, par nos tensions internes. Nous avons besoin d’un rocher contre lequel nous adosser pour faire face à nos tempêtes. Jésus est ce rocher sur lequel le regard peut se fixer alors que tout tangue.
Jésus s’adresse à ses disciples en leur laissant la liberté : « Si quelqu’un veut être le premier ». Si jamais il vous venait à l’idée de vouloir être le premier\dt Ceci ne leur est pas demandé. Jésus ne nous dit pas : Pour être le premier, il faut, etc. Non, il n’est pas question d’une course à la première place devant Dieu. Nous ne sommes pas en concurrence devant Dieu. Être le plus grand, le meilleur n’a aucun sens ni aucune valeur pour Dieu. Et Jésus retourne, en apparence, l’échelle des valeurs que la société promeut habituellement. La recherche du premier rang devient celle du dernier rang. Mais est-on sûr de pouvoir atteindre ce dernier rang ? Cette recherche est tout aussi illusoire. Souvenez-vous de la rencontre de Jésus avec l’homme riche qui cherche par lui-même à hériter la vie éternelle. « Que dois-je faire pour hériter la vie éternelle ? », demande-t-il à Jésus (Marc 10.17-31). Jésus répond, après coup, aux disciples : « C’est impossible pour les humains. »
En revanche, le sens du dernier, lui, n’est pas illusoire. Être le dernier, c’est être le serviteur de tous, être celui qui accueille et qui prend soin de chacun. C’est le dernier point de ma prédication. Jésus illustre son propos par le geste. Il met en pratique ce que signifie être serviteur de tous. Il prend dans ses bras un tout jeune enfant, c’est-à-dire, à l’époque de Jésus, un sans-voix, un sans-droit, qui est à la merci des adultes. Le tout jeune enfant est la figure même de la vulnérabilité. Il est à la fois faible et dépendant. C’est la figure même du petit. D’ailleurs, les évangélistes Marc et Matthieu font suivre ce récit par la question de la chute d’un petit, dans la perte de la foi. Le petit est celui qu’il faut protéger, qu’il faut entourer de soin, et avant tout qu’il faut accueillir.
« Quiconque accueille en mon nom un enfant, comme celui-ci, m’accueille moi-même ; et quiconque m’accueille, ce n’est pas moi qu’il accueille, mais celui qui m’a envoyé. » Jésus pointe au-delà du sens humain de l’accueil. L’accueil revêt un sens spirituel. Le geste d’accueil révèle un mouvement intérieur d’ouverture à Dieu. Accueillir le petit, symbolisé par le tout jeune enfant, c’est accueillir ce qui est vulnérable : ma propre vulnérabilité, et le Dieu vulnérable de la croix que Jésus vient d’annoncer pour la deuxième fois à ses disciples. Si je ne reconnais pas, si je n’accepte pas ma propre faiblesse, ma propre dépendance vis-à-vis des autres et de Dieu, alors je ne suis en capacité ni d’accueillir l’autre en tant qu’être vulnérable, ni d’accueillir Dieu dont la puissance s’accomplit dans la faiblesse, nous dit l’apôtre Paul (2 Corinthiens 12.9). Je ne suis pas en capacité de m’accueillir moi-même et de m’aimer. La quête que Jésus nous propose, d’accueillir la vulnérabilité, est une quête de la vie, toujours en marche, jamais atteinte, car c’est impossible pour les humains, mais Dieu nous y mène et nous accompagne dans cette quête. Accueillir l’être vulnérable que je suis, accueillir l’autre vulnérable, accueillir le Dieu vulnérable, c’est accueillir la vie.
Seigneur, tu transformes notre regard sur toi et sur nous-mêmes. Tu nous donnes de t’aimer dans ta faiblesse, de nous aimer dans notre vulnérabilité, et d’aimer les autres semblablement vulnérables.
Amen