29 mars 2020 – Le signe de l’amour – Jean 11.v.20-27 – J. Alexandre

Jean 11, 20-27 (traduction J. Alexandre)

Quand Marthe a entendu que Jésus venait, elle est allée au devant de lui. Mariam était assise dans la maison. Alors Marthe a dit à Jésus : « Seigneur, si tu avais été ici mon frère ne serait pas mort. Et maintenant, je sais que tout ce que tu demanderas à Dieu, Dieu te le donnera. »

Jésus lui dit : « Ton frère se lèvera ». Marthe lui dit : « Je sais qu’il se lèvera, au Relèvement, au dernier jour. » Jésus lui a dit : « C’est moi, le Relèvement et la vie. Qui a foi en moi, même s’il est mort il vivra. Et celui qui vit et qui a foi en moi, non, il ne sera pas mort pour l’étendue des temps. As-tu foi en cela ? » Elle lui dit : « Oui, Seigneur ! Moi, j’ai eu foi en ceci : tu es le messie, le fils de Dieu, celui qui vient dans le monde ! »

 

Le signe de l’amour

Dans le récit de l’éveil miraculeux de Lazare, ceux qui nous ont proposé de lire ce passage ont privilégié le moment de la confession de foi de Marthe plutôt que le récit, très long et très détaillé, de la sortie de Lazare hors du tombeau.

Mais ce récit est évidemment présent à nos esprits, c’est lui qui est attendu dès le début : cette sortie aura-t-elle lieu ou non ? Et comment ? Le sens de l’extrait que nous avons lu est bien là. C’est pourquoi il m’a semblé que c’était le véritable sujet à aborder, et je dirai même : à ne pas éluder. La vie, la mort, la résurrection.

Or dans ma traduction, je n’ai justement pas utilisé le mot de résurrection, à propos de Lazare, mais celui de relèvement. C’est le sens précis du mot grec, qui décrit une image très concrète : quelqu’un est couché, quelle qu’en soit la raison, et il se lève, ou on il est levé.

Il est important, je pense, pour nous aujourd’hui, de revenir au sens précis des mots dont nous avons une telle habitude que nous sommes tentés de ne plus en ressentir le poids.

Relèvement, donc. Lazare est couché dans la tombe car il est mort. Vraiment mort. Et il va se lever.

C’est cela, que Marthe attendait de la venue de Jésus. Mais celui-ci arrive trop tard ! À peine est-il enfin là qu’elle lui dit aussitôt regretter qu’il n’ait pas été là à temps pour relever son frère avant qu’il ne soit mort. Mais elle ajoute : Je sais que tout ce que tu demanderas à Dieu, Dieu te le donnera.

C’est la foi de Marthe que Jésus va exaucer. Sa confiance en sa capacité, à lui, de déclencher la puissance de vie qui est en Dieu.

Or Jésus va frémir de tout son être et il va pleurer. La mort de son ami Lazare lui est insupportable car les morts ne se lèvent pas. Ils disparaissent, pour nous, quel que soit par ailleurs leur destin futur.

Selon la croyance juive de l’époque, en tout cas, les morts dorment en attendant le grand Relèvement final, à la fin des temps, pour le jugement. D’où, bien plus tard, ces images, présentes dans les églises ou sur les enluminures, de tombes qui s’ouvrent, et de morts qui en sortent.

Eh bien, c’est justement cette image-là qui va se matérialiser lorsque Jésus va crier « Lazare, sors de là ! » Car Lazare va sortir de son tombeau comme si l’on en était au jour du grand Relèvement final de toute l’humanité.

C’est cela que je retiens. Nous sommes là dans une histoire selon laquelle la fin des temps fait son apparition à contretemps, dans notre temps. Pour l’écrivain qui raconte cette histoire, voilà que la fin des temps apparaît dans son temps à lui, dans le lieu de sa naissance, tout près de Jérusalem…

On imagine une sorte de parenthèse dans la vie des gens, et cette parenthèse, c’est la présence du jugement dernier ici, maintenant, au moins pour Lazare. Juste parce que cela concerne un ami proche de Jésus. C’est un coup de force. Il y a un court-circuit dans le déroulement logique de notre histoire humaine.

On a déjà vu se passer ce genre de chose dans les trois autres évangiles avec ce que nous appelons la Transfiguration de Jésus. La glorification finale du Christ apparaît aux yeux de trois de ses disciples à un moment qui n’est pas celui qu’on attendrait.

La fin, le but, la finalité de notre monde est déjà là. Mais c’est juste un signe, qui dit : voyez-vous, ces choses-là vous sont promises. Lazare était mort, et il se lève, comme il le fera, comme nous le ferons, au temps où Dieu décidera que l’histoire est terminée.

C’est juste un signe, un signe de la fin des temps, de la visée finale, qui annonce qu’au bout du compte, la mort n’aura pas le dernier mot.

C’est juste un signe. Jésus n’a pas fait se lever tous les morts qu’il a côtoyés, de même qu’il n’a pas guéri tous les infirmes de l’époque. C’est juste un signe, mais c’est un signe qui parle fort. Il ne faut pas mépriser les signes, comme s’ils n’avaient pas de réalité, car ils désignent une vérité. Comme pour l’histoire du doigt qui montre la Lune, il faut regarder, non pas le doigt, non pas le signe, mais ce qu’il dévoile à nos yeux.

Et ce qu’il dévoile, c’est d’abord le tremblement d’horreur de Jésus devant la mort d’un ami. Là, nous sommes dans la vraie vie. Comment secourir un ami qui meurt ? Comment venir à son secours, comment venir à son aide puisqu’il est mort ?

Il n’y aucune espèce de sublimation, rien d’éthéré, dans cette histoire : comme nous tous, Jésus butte sur la mort. Sans ce moment où le Christ est commotionné, pris aux tripes comme tout un chacun, le signe de la sortie de Lazare hors du tombeau ne dirait rien, n’aurait pas de sens. Car après tout, Lazare, il est mort à nouveau, plus tard, à son tour, comme tout le monde…

Mais ce que son histoire révèle, c’est aussi que Dieu ne veut pas la mort de ses amis. En ce bref moment où, selon cette histoire, le temps de Dieu rencontre notre temps, Dieu se porte au secours du mort. En conformité à sa volonté première et dernière, qui exclut la disparition des gens qu’il aime.

C’est le rôle du Christ, sa mission et son œuvre parmi les humains, de faire éclater, en lui et par lui, la puissance d’amour de Dieu. Tel est le message.

Dieu, le dieu biblique, n’aime pas la mort. Elle ne fait pas partie de son monde, elle lui est étrangère. Elle lui est ennemie. Cette absence est tout le contraire de son vœu, de son vouloir de créateur. Et surtout de sa soif d’aimer. Dieu est amour, et c’est pour cela, je crois, qu’il crée le monde, la vie et les vivants.

Viendra un temps où Dieu prendra tous ceux-là, tous ces humains pourtant disparus, et se fera leur aide, leur allié, leur secours. Le nom de Lazare signifie d’ailleurs Dieu défend, Dieu secoure, Dieu aide, Dieu protège. Car Dieu a fait alliance. Là est la parabole de l’amour de Dieu pour les vivants comme pour les morts, ces disparus qu’il n’oublie jamais.

À chaque fois, chaque fois qu’un humain sombre dans le néant, Dieu est présent et le sort de là. Pour nous, c’est à la fin des temps – pour lui, c’est à l’instant. Car, comme on peut le lire dans les Psaumes, pour Dieu, mille ans sont comme un jour.

La mort, pour nous, c’est comme un sommeil sans rêve qui finira par un éveil, comme le dit Marthe à Jésus – pour Dieu, c’est une nouvelle création de chacun de nous. De nous qu’il aime, de nous dont il la disparition lui est insupportable. De nous qu’il fait entrer dans une nouvelle histoire.

C’est le sens du signe de la sortie de Lazare hors du tombeau. Le comportement de Jésus, alors, est une parabole de cela. Une parabole en acte. Son tremblement d’horreur, ses pleurs, révèlent l’horreur et la douleur du Dieu d’amour devant l’absence de ses bien-aimés. Et quand il appelle l’ami à le rejoindre, il fait comme le dieu créateur, dont seule la Parole agit.

Ainsi, comme toujours, les Écritures nous font signe, elles nous envoient un message, sous la forme d’une parabole, celle de l’amour de Dieu, pour lequel chacun de nous, chacune de nous, et nous tous ensemble, sommes déjà, vivants ici-même ou déjà inscrits dans son Règne, ceux dont il ne sait se passer.

Mais ceci dit, j’y reviens, il ne faut pas oublier que c’est aussi la foi de Marthe que Jésus va exaucer. La confiance de cette femme en la capacité à déclencher la puissance de vie qui est en Dieu. Il n’y a pas sur terre d’histoire du salut sans la foi de celles et de ceux qui confessent la bonne nouvelle de l’amour de Dieu et qui en témoignent. Là se tient notre vocation.

 

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