« Aide à mourir : lignes de fracture chez les protestants » propos recueillis par par ALICE PAPIN extrait de Réforme du 26 mars 2026

Aide à mourir :  lignes de fracture chez les protestants

DISPUTATIO Après son adoption à l’Assemblée, la proposition  de loi instaurant un droit à l’aide à mourir sera de nouveau examinée au Sénat à partir du 1er avril.

Deux pasteurs, l’un luthéro-réformé ,l’autre évangélique , confrontent ici leurs points de vue.

« Légaliser une forme d’aide à mourir transforme aussi notre rapport collectif  à la mort , à la vieillesse , à la dépendance . »

LUC OLEKHNOVITCH, pasteur retraité des Églises évangéliques libres, membre fondateur de la commission d’éthique évangélique et membre de la commission Éthique et société de la Fédération protestante de France.

“On n’impose pas aux gens de faire le choix  de mourir : on ouvre une possibilité  à celles et ceux qui le souhaitent . Cela n’enlève rien à ceux qui n’y auront pas recours . “

CHRISTOPHE COUSINIÉ, pasteur dans l’Ensemble des vallées cévenoles de l’Église protestante unie de France et secrétaire général de l’Union protestante libérale et progressiste. .

Que signifie , pour un pasteur , «accompagner  jusqu’au bout » ?

Luc  Olekhnovitch :

Un pasteur n’est pas un sauveur – j’en ai pris conscience à mes dépens. Je pense à une personne que j’ai accompagnée en fin de vie, un chrétien en proie à une grande angoisse et dont la douleur était insuffisamment prise en charge . À un moment , je n’ai pas pu aller jusqu’au bout, parce que j’étais épuisé. Cela m’a appris que j’accompagne dans la mesure de mes forces et dans les limites de ma conscience. Concernant le suicide assisté et l’euthanasie, ces actes vont à l’encontre de ma conscience. Mais si une personne me le demandait , je ne sais pas exactement ce que je ferais. Il y a pour moi quelque chose de violent dans l’acte lui-même, même s’il peut apparaître comme une forme d’apaisement pour la personne . Je trouve éclairante la positiondes évêques belges, qui parlent d’un accompagnement «jusqu’au seuil», c’est-à-dire avant l’acte mais pas pendant.

Christophe  Cousinié :

Accompagner «jusqu’au bout», c’est d’abord être présent concrètement auprès des personnes dans les derniers moments de leur vie, afin qu’elles ne soient pas seules. Mais accompagner ne se limite pas à être là au moment de la mort. C’est un chemin qui se construit en amont , parfois sur plusieurs semaines ou plusieurs mois. Il repose d’abord sur l’écoute accompagner , ce n’est ni diriger , ni influencer , mais accueillir la parole del’autre. À l’approche de la mort, peuvent surgir des angoisses , des culpabilités, des choses restées en suspens . Cela suppose aussi de respecter profondément la liberté de la personne. Ses positions peuvent changer au fil de l’accompagnement elle peut hésiter , revenir sur certaines décisions , y compris renoncer à une demande d’aide à mourir .

Dans la proposition de loi actuelle , quels sont les points qui vous inquiètent le plus , et lesquels pourraient au contraire constituer des avancées pour la société ?

C .  C. :

Ce projet de loi est avant tout une avancée, parce qu’il s’agit d’une liberté offerte.On n’impose pas aux gens de faire le choix de mourir : on ouvre une possibilité à celles et ceux qui le souhaitent. Comme pour d’autres évolutions de société comme le mariage pour tous ou l’IVG , cela n’enlève rien à ceux qui n’y auront pas recours. Je n’ai pas, à proprement parler, d’inquiétude majeure sur le texte. Il me semble encadré , avec des conditions d’accès et une procédure assez claires . Et surtout , j’y vois une réponse à des situations de souffrance très concrètes. Il y a la souffrance physique , bien sûr , mais aussi la dégradation progressive , la perte d’autonomie , et les souffrances morales que cela entraîne , pour la personne comme pour son entourage . Dans mon expérience , j’ai souvent accompagné des familles confrontées à des fins de vie longues et éprouvantes, par exemple dans des cas d’Alzheimer. Il arrive que, au moment du décès, les proches expriment un soulagement . Non pas qu’ils souhaitaient la mort de la personne , mais parce que la situation était devenue très lourde à porter

L .  O. :

Je ne suis pas d’accord avec Christophe Cousinié quand il dit que si la loi était adoptée, rien n’obligerait personne à recourir à l’aide à mourir . Cette manière de poser la question repose sur une vision très individualiste , qui oublie que nous sommes fondamentalement liés les uns aux autres. Une décision présentée comme individuelle a toujours des répercussions collectives . Dans les établissements psychiatriques, lorsqu’un suicide survient, les équipes redoublent de vigilance, précisément parce que cet acte peut en entraîner d’autres . Dans ce contexte , légaliser une forme d’aide à mourir ne concerne pas seulement ceux qui y auraient recours . Cela transforme notre rapport collectif à la mort , à la vieillesse, à la dépendance. Cela peut peser sur les représentations sociales et créer , chez certains, le sentiment d’être de trop ou de devoir disparaître . Pour ma part , je vois dans ce texte une forme de régression sociale . Deux points m’inquiètent particulièrement. D’abord, le caractère flou de la notion de «phase avancée», parmi les critères pour accéder à l’aide à mourir La Haute Autorité de santé indique que cela peut aller jusqu’à 18nmois, voire deux ans. Or, dans ce cas , on n’est plus vraiment dans la toute fin de vie , mais dans un choix d’écourter la vie . Autant je suis opposé à l’obstination déraisonnable autant cette extension me semble problématique. Le second point concerne le délit d’entrave , qui me paraît porter atteinte à la liberté de conscience des accompagnants. Le texte prévoit une peine qui va jusqu’à deux ans d’emprisonnement et 30 000 euros d’amende pour le fait d’empêcher ou de tenter d’empêcher de pratiquer ou de s’informer sur l’aide à mourir. L’accompagnement repose sur un dialogue ouvert, susceptible de faire évoluer. Ce type de dispositif risque de le contraindre et d’en réduire la portée.

Christophe Cousiné , comment garantir que des personnes vulnérables ne se sentent pas incitées à demander la mort ?

C .  C .  : D’abord , les critères de la loi sont très clairs . On ne parle pas de n’importe quelle situation : il faut notamment être atteint d’une affection grave et incurable , quelle qu’en soit la cause , qui engage le pronostic vital , en phase avancée ou terminale, mais aussi être apte à manifester sa volonté de façon libre et éclairée. Il n’est pas question que quelqu’un se dise: « je préfère être une bouche de moins à nourrir »  , « je viens d’apprendre que j’ai un cancer» ou «je suis trop vieux,je dois partir»  . Ce qui m’interroge davantage , c’est qu’on évoque sans cesse le risque de dérives. On regarde toujours ce qu’il pourrait y avoir de pire , alors que cela ne correspond pas à la réalité . Je crois profondément que l’immense majorité des gens n’a pas envie de faire mourir ses proches . Il faut aussi être optimiste et faire confiance en l’être humain qui n’est pas spontanément pécheur et tourné vers la mort de l’autre , mais vers le soin , l’accompagnement ,  la  relation .

L .  O .:

Non, les dérives sont bien réelles . Les expériences étrangères montrent que , là où l’euthanasie est légalisée , cela crée une forme de pression , en particulier pour les plus vulnérables . Ce qui est présenté comme un choix peut alors devenir une réponse à des contraintes économiques , sociales ou matérielles . Le cas du Canada est particulièrement frappant . Les données indiquent que les demandes d’euthanasie émanent davantage des populations les plus précaires . En Ontario , par exemple , environ 30 % des euthanasies concernent la partie la plus pauvre de la population , y compris des patients qui ne sont pas en phase terminale .

Certains récits bibliques évoquent des morts choisies. Ces passages éclairent-ils le débat ?

L .  O .:

Le cas de Samson , qui provoque sa propre mort en entraînant celle de ses ennemis, ne peut pas être considéré comme un modèle : il s’inscrit dans un contexte de guerre et de violence qui n’a rien de comparable avec les situations contemporaines de fin de vie. Quant au suicide du roi Saül , il relève d’une logique d’honneur , dans un contexte de défaite militaire . À mes yeux , un texte beaucoup plus éclairant est celui du livre de Job . Dans sa souffrance extrême , Job exprime le désir que sa vie s’achève , mais il s’adresse à Dieu : il lui demande de «couper le fil » de sa vie (« Qu’il me rompe » Job 6 , 9) – une image empruntée au tisserand. Autrement dit, il ne s’arroge pas ce pouvoir lui-même . Une lecture juive de ce passage : « Ce qui me console, c’est de n’avoir jamais renié la parole de Dieu . » (6 ,10) souligne même que Job résiste à la tentation du suicide . Il y a là une forme de fidélité dans l’épreuve , qui ouvre une autre perspective . On peut aussi penser à la figure du Christ dans la Passion . Il ne cherche pas la mort , mais il s’en remet au Père : « Je remets mon esprit entre tes mains »  . Cette attitude d’abandon confiant contraste avec une logique de maîtrise ou de contrôle de sa propre fin .

C .  C .:

Ce ne sont pas des problématiques que les auteurs bibliques se posaient en ces termes , et elle n’apporte donc pas de réponse toute faite à ces débats contemporains . Judas se suicide, mais dans un contexte de détresse morale et de culpabilité extrême . Là encore , il ne s’agit pas d’un modèle , ni d’une réflexion sur l’aide à mourir . En revanche , on peut s’inspirer du message de Jésus . Ce qui me semble central , c’est cette idée de libération : ne pas enfermer l’être humain dans une loi , même morale , qui viendrait s’imposer de manière rigide . Jésus s’oppose souvent à une vision de la loi qui prime sur tout , y compris sur la vie elle-même . Quand il guérit le jour du sabbat , il pose cette question : vaut-il mieux faire le bien ou le mal, sauver une vie ou la laisser se perdre ? Dans cette perspective, permettre à quelqu’un de ne pas aller jusqu’au bout de souffrances qu’il juge insupportables peut être compris comme une manière de le libérer.

Une Église doit-elle prendre position sur ce texte , ou laisser la liberté aux croyants ?

C .  C .:

Non , pour moi , l’Église n’a pas à prendre position sur ce type de texte. L’Église n’a pas à juger une loi votée par la République ni à se prononcer pour ou contre . En revanche , elle peut accompagner ses fidèles , leur donner des repères, éventuellement dire: « voilà comment nous comprenons les choses». Mais elle doit laisser la liberté à chacun. Au sein de l’Église unie, on a plutôt été dans cette ligne . C’est aussi pour cela que je suis critique vis-à-vis de de la Fédé-ation protestante de France , qui a pris position contre l’aide à mourir . À mes yeux , elle n’est pas dans son rôle en s’exprimant ainsi , parce qu’elle donne l’impression de parler au nom de tout le protestantisme . Or ce n’est pas le cas: il y a des sensibilités différentes, et notamment chez les  luthéro-réformés .

L .  O . :

Les Églises ont un rôle d’éclairage , voire une vocation prophétique: aider à discerner, à mettre en lumière les enjeux éthiques , à interroger les évidences. Éclairer les consciences ne signifie pas les contraindre. Il ne s’agit pas de dicter des choix individuels, mais de nourrir une réflexion, d’apporter des repères dans un débat complexe . Dans ce contexte , il me semble légitime que les instances d’Église, comme la commission éthique et société de la Fédération protestante de France, prennent position pour plaider pour le «développement de l’accompagnement et du soin »  , porter une autre vision de la dignité humaine et rappeler les enjeux de solidarité humaines avec les personnes vulnérables . Cela suppose bien sûr , comme nous l’avons fait dans la commission Éthique et société pour produire la déclaration “Pour davantage d’humanité en fin de vie”, des discussions internes , le respect des nuances et parfois des désaccords

PROPOS RECUEILLIS PAR ALICE PAPIN

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