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Dossier LE RIRE, C’EST DU SÉRIEUX extrait du magazine PROTESTE de la FEP juin 2026
Les religions et le rire.
D’entrée de jeu, les religions, plus particulièrement le christianisme, le judaïsme et l’islam, et leurs autorités semblent s’opposer au rire. Pourtant, des liens apparaissent entre les religions et le rire. Bien des passages des livres saints s’en prennent aux moqueurs qui rient de Dieu ou de leur prochain. Les humains sont incités à respecter Dieu et à se conformer à ses lois plutôt qu’à rire à temps et à contretemps. Le rire se manifestnt dans le regard porté par Dieu sur les humains que dans celui porté par les humains sur Dieu. Dans l’espace des religions et de leurs fidèles, dans les relations entre les croyants des diverses religions, voire à l’intérieur d’une religion ou d’une confession, le rire peut être moqueur ou exprimer une sympathie.Certes, le mot « rire » n’est pas toujours utilisé.Dans les divers textes, il s’agit plutôt de situations ou de comportements qui prêtent à rire, sans que le terme lui-même soit employé.
Du rire de Dieu au rire des hommes
Dès le Premier Testament, il est question explicitement du rire de Dieu et de celui de certains humains.
Trois psaumes (1) ainsi que le Livre de Job (2) évoquent le rire moqueur de Dieu qui se gausse des humains.
Abraham et Sarah rient quand Dieu leur annonce qu’ils auront un enfant (3). Rire sceptique ou rirede reconnaissance ?
Du côté juif, au-delà de la Torah, l’humour et le rire s’expriment surtout dans le Talmud, qui a vu le jour entre 300 avant notre ère et 300 après. Certains de ses chapitres ou passages se moquent des prétentions humaines : « Un vulgaire moustique t’a précédé dans l’œuvre e de la création. »
Pour ce qui est de l’islam, relevons qu’il est question une dizaine de fois du rire dans le Coran, le plus souvent avec une connotation négative. La sourate 53.60 critique le rire frivole de ceux qui rient au lieu de pleurer. Mais c’est surtout le rire des infidèles qui est stigmatisé. Ils prennent les
messagers de Dieu pour l’objet de leurs railleries (4). Les moqueurs seront punis au jour du jugement. Quand les croyants ressusciteront, ils auront des visages rayonnants, riants et gais. Le Coran exclut l’idée que Dieu aurait ri, mais il fait rire et il fait pleurer (5).
De quoi rit-on dans les religions ?
D’abord des aspects visibles de la religion, en particulier du clergé, de certaines célébrations maladroites, de situations drôles. Ainsi, lors d’un culte célébré par Albert Schweitzer, il a fallu réveiller l’organiste qui s’était endormi. « Oh, a soupiré Schweitzer, mon service était sans doute si
ennuyeux que même l’organiste s’est endormi ! »
Les fidèles des trois religions rient surtout de joie et de reconnaissance pour ce que Dieu leur a donné. Si le rire peut se faire ironique et accusateur, il exprime bien plus fréquemment la joie du croyant qui a bénéficié de l’action de Dieu en sa faveur. La résurrection du Christ suscite le rire pascal des croyants. Le salut annoncé les libère au point qu’ils peuvent rire de la mort, des puissances démoniaques, des aléas de la vie, et même et surtout d’eux-mêmes. Ainsi Luther écrit : «Si tout ce que tu as accompli te chatouille agréablement, tous tes livres, tes enseignements et tes traités, en imaginant que tu as réalisé quelque chose d’extraordinaire, alors va toucher tes oreilles, et, en les tâtant bien, tu trouveras une belle paire d’oreilles d’âne, longues, grandes et velues. Ne regarde pas à la dépense et orne-les de grelots afin que là où tu vas, on puisse t’entendre passer et te montrer du doigt et dire : Voyez le bel animal ! C’est lui qui écrit ces ouvrages magnifiques et qui prêche si bien. »
Marc Lienhard, pasteur, théologien et historien (6)
1 Genèse 18.
2 Comparer les versets 12 et 13.
3 Matthieu 1.23-35.
1 Psaumes 2.43, 37.13 et 59.9.
2 Job 29.24.
3 Genèse 17.17 et 18.12.
4 Sourates 6.10, 13.32 et 21.42.
5 Sourate 53.44.
6 Marc Lienhard, Rire avec Dieu. L’humour chez les chrétiens, les juifs et les musulmans, Genève,Labor et Fides, 2019.
Le protestantisme et le rire
À première vue, protestantisme et rire ne semblent pas devoir rimer. S’il y a à l’évidence un humour juif, il ne paraît pas y avoir un humour spécifiquement protestant.
L’image qui vient spontanément à l’esprit, lorsque l’on évoque les réformateurs (avec une palme pour Calvin) est plutôt celle du sérieux, voire de l’austérité. Savoir que toute notre vie est placée devant Dieu, focaliser la méditation chrétienne sur la question du salut, et scruter les Écritures pour mieux recevoir le message d’un Jésus-Christ au sujet duquel aucun verset ne mentionne le moindre rire – tout cela n’incite guère à la légèreté, encore moins à la plaisanterie.
Luther et Calvin
Et pourtant… Malgré tous les clichés, le rire accompagne les protestants depuis cinq siècles. Commençons par Luther et Calvin (qu’une contrepèterie potache d’étudiants en théologie aime à surnommer « lutin et calvaire »…). Le premier est l’auteur de Propos de table dont le style cru, quasi rabelaisien, s’avère inimitable. Quant au second, il surenchérit dans son Traité des reliques : si l’on rassemblait toutes les reliques vénérées dans les innombrables lieux de pèlerinage en Europe, chaque apôtre aurait quinze bras et dix-huit jambes… Ces deux ouvrages fondateurs de l’humour protestant relèvent plutôt du sarcasme antipapiste que du mot d’esprit fraternel, qui seul est thérapeutique et contribue à la bonne santé de la vie spirituelle.
L’autodérision protestante.
Avec le temps, et les progrès de l’œcuménisme, le rire des protestants s’est de plus en plus inscrit dans le registre de l’autodérision : savoir rire de ses propres travers et de ses étourderies, c’est attester une capacité à ne pas se prendre trop au sérieux. Et cette prise de distance par rapport à
soi-même est typiquement protestante : la proclamation du salut par la grâce signifie que Dieu nous aime inconditionnellement, tels que nous sommes, et toutes nos œuvres sont placées sous le sceau de l’ambivalence. C’est ainsi que nombre de journaux paroissiaux publient des blagues ou des dessins humoristiques qui tendent à rire de soi-même. Et je prends toujours plaisir à rapporter cette parole d’une brave paroissienne, en milieu rural, à l’issue d’une visite pastorale effectuée par votre serviteur :
« Monsieur le pasteur, prenez donc ces choux, les cochons n’en veulent plus… ! »
Des textes bibliques pleins d’humour
L’autodérision accompagne aussi le mouvement de « retour à l’Écriture » qui constitue l’ADN du protestantisme. On le sait bien, les protestants sont des obsédés textuels (j’ai bien dit : textuels !).
Or, le texte biblique regorge d’humour : depuis le rire de Sarah (1) au sujet duquel Dieu, par un pieux mensonge, cache à Abraham la remarque de sa femme sur son andropause (2), jusqu’à la parabole du débiteur impitoyable (3), dans laquelle le serviteur se voit remettre une dette équivalente à 60 000 €10 centimes. Ces décalages narratifs permanents, de la Genèse à l’Apocalypse, encouragent le lecteur au pas de côté par rapport à sa propre existence. Enfin, les protestants sont bien inspirés lorsqu’ils accueillent avec bienveillance l’aphorisme de l’un des leurs – fils, petit-fils, arrière-petit-fils de pasteur –, du nom de Friedrich Nietzsche : « Je croirai en leur Sauveur lorsqu’ils auront l’air un peu plus sauvés… » Par conséquent, protestantes et protestants, cessez de sortir d’un culte de Pâques avec une tête d’enterrement ! Sachez que vous êtes sauvés, et vivez en conséquence ! C’est pourquoi, n’oubliez pas de rire !
Frédéric Rognon, professeur de philosophie à la Faculté de théologie protestante de l’université de Strasbourg.