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Une Jeunesse en mal d’écoute
SOCIAL Depuis un mois, lycéens et étudiants se mobilisent pour demander de meilleures conditions d’apprentissage, la rénovation des bâtiments scolaires ou encore la suppression de Parcoursup. Trois acteurs de la jeunesse protestante livrent leur regard sur ce mouvement.
« Au sein de l’Église, nous devons aussi mieux écouter les jeunes »
Daniel Cremer, responsable jeunesse de l’Église protestante unie de France (EPUdF)
Si, à la rentrée de septembre, on m’avait dit qu’il y aurait des mouve-ments dans la rue, j’aurais peut-être été surpris. Mais on sentait déjà chez les jeunes une préoccupation pour leur avenir, ainsi qu’un besoin de se faire entendre et d’être pris au sérieux. Tout cela s’exprime désormais dans la rue. Cette mobilisation n’est pas liée à un projet de loi, à une décision ou à un événement en particulier. C’est plutôt une somme de facteurs qui a créé un malaise et, finalement, provoqué ce mouvement.En tant que chrétien, on ne peut pas rester insensible à la colère exprimée, ni à une forme de violence qui peut aussi se manifester. Il faut également être attentif aux préoccupations de la société et à ce qui se joue aujourd’hui, au regard de ce qui se profile pour demain. Il y a là une question qui rejoint chaque chrétien et chaque Église : celle de l’espérance que nous portons dans le monde, face à la réalité vécue et aux inquiétudes.
Aujourd’hui, les jeunes ne sont pas suffisamment entendus. Ce besoin d’être écoutés et pris au sérieux est fort, et il s’exprime notamment à l’égard de ceux qui prennent les décisions. Au sein même de l’Église, nous avons aussi du chemin à parcourir ensemble en ce sens : mieux écouter les jeunes, leur faire une place et vivre l’Église avec eux. Ce serait déjà beaucoup. J’invite les responsables de groupes de jeunes et d’Église qui organisent des activités pour les jeunes à leur proposer des temps d’écoute. Il existe différents outils pour favoriser cette écoute : autant les utiliser au maximum.
« Nous sommes solidaires du mouvement »
Thibault Vermeulen, vice-président des Éclaireuses et éclaireurs unionistes de France (EEUdF)
Au sein des Éclaireuses et éclaireurs unionistes de France, nous sommes solidaires du mouvement. Croire en la participation des jeunes à la société fait partie de notre ADN. Pour les 16-19 ans, notamment, notre pédagogie consiste à les accompagner dans la construction de projets qui répondent à leurs aspirations, s’appuient sur leurs valeurs et leur permettent d’agir face aux situations qui les révoltent. Lorsqu’ils prennent l’initiative de dénoncer ce qui leur pose problème dans l’espace public, qu’ils parviennent à mettre des mots sur leurs revendications et à s’organiser pour les exprimer, il nous semble logique de les soutenir. En matière d’éducation à la citoyenneté, on ne peut guère rêver mieux : c’est ainsi que les jeunes deviennent pleinement citoyens, acteurs des décisions qui conditionnent leur présent et leur avenir, et de la société dans laquelle ils vivent. Il ne faudrait pas les reléguer au second plan au seul motif qu’ils seraient trop jeunes pour avoir voix au chapitre.La période est éprouvante pour la jeunesse. Les élèves ont terminé l’année scolaire dans des classes où les températures étaient parfois extrêmes. Cet été, la canicule s’est prolongée jusque dans les camps scouts, pourtant censés être des espaces de repos et de ressourcement : les jeunes n’ont pas toujours pu profiter de la forêt, et de nombreuses activités ont dû se dérouler dans des conditions dégradées. À ces enjeux climatiques s’ajoutent d’autres inquiétudes : Parcoursup, le manque de perspectives d’emploi, la guerre… Certains jeunes m’ont raconté avoir été heurtés par les propos d’un général qui, voulant bousculer l’opinion publique, affirmait qu’il fallait être prêt à perdre nos enfants. Ce type de discours suscite chez eux de l’incompréhension, voire de la peur.
« Les étudiants, comme le reste de la société, sont très polarisés »
Matthias Dietsch, aumônier universitaire dans les foyers étudiants du Stift à Strasbourg
Ce mouvement des lycéens, rejoint par les étudiants, sera salutaire s’il per-met de créer des espaces de débat sûrs, où les opinions divergentes pourront s’exprimer. Je constate que les étudiants, comme le reste de la société, sont très polarisés. Au sein des foyers, ce sont plutôt les discours de gauche, notamment ceux de La France insoumise, qui s’expriment le plus ouvertement. Les discours de droite, notamment du Rassemblement national, restent plus dissimulés.Lors d’un jeu organisé à la rentrée, les résidents ont été répartis en deux équipes de 60 personnes. Pour rendre l’activité plus amusante, des organisateurs, plutôt de sensibilité de droite, ont proposé de baptiser une équipe « 92i » [du nom d’un collectif de rappeurs des Hauts-de-Seine] et l’autre « 16e » [pour l’arrondissement parisien], en référence à des territoires associés à des milieux sociaux différents, et demandé aux participants de venir déguisés en conséquence. Des étudiants de gauche ont alors contesté cette idée, estimant que l’expression « 92i » est péjorative et qu’elle laisse entendre l’existence d’un conflit de classe, voire de race. Pour eux, les différences sociales ne se prêtent pas à la dérision, d’autant que les plus pauvres s’appauvrissent tandis que les plus riches s’enrichissent. Ils ont jugé la plaisanterie de très mauvais goût. Plus généralement, les étudiants de gauche, généralement issus de lycées publics, et ceux de droite, souvent issus de lycées privés, ne se mélangent guère : ils ne participent pas aux mêmes activités et restent souvent entre eux.Il est difficile de faire dialoguer ces différentes sensibilités. Lorsque le sujet est venu sur la table, j’ai présenté les points de vue des uns et des autres, mais les étudiants ne voulaient surtout pas en discuter entre eux. Nous avons trouvé un accord sur les termes « street » et « chic », mais le dialogue était difficile : ils craignaient de se sentir jugés. Or, comment débattre entre jeunes des questions qui engagent leur avenir sans se juger mutuellement ? Les divergences sont normales, mais comment apprendre à s’écouter ? Comment exprimer nos opinions sans nous mépriser ? C’est une véritable question d’avenir.
PROPOS RECUEILLIS PAR ALICE PAPIN
Sur reforme.net
« Quand l’État frappe l’avenir » : réaction du mouvement du Christianisme social qui exprime son soutien aux lycéens et dénonce une réponse publique dominée par la répression.