La Bible est-elle antiécologique ?
La Bible est accusée d’avoir contribué à la crise écologique en autorisant depuis la nuit des temps l’exploitation de la nature par l’homme.
Le premier texte de création que l’on trouve dans le livre de la Genèse fait dire à Dieu, après qu’Il a créé l’homme et la femme : « Soyez féconds et prolifiques, remplissez la terre et dominez-la. Soumettez les poissons de la mer, les oiseaux du ciel et toute bête qui remue sur la terre (1). »
La Bible au banc des accusés
Se référant à ce verset, de nombreux écologistes, notamment les plus radicaux, imputent la destruction de la planète à la tradition judéo-chrétienne. Comme l’écrit Lynn White (2) : « En détruisant l’animisme païen, le christianisme a rendu possible l’exploitation de la nature dans l’indifférence aux sentiments des objets naturels. »
Au premier abord, on pourrait admettre cette approche et regretter que la Bible assimile la nature à un objet et les animaux à des sujets à dominer. Le texte de création de la Genèse rompt avec la tradition selon laquelle chaque élément du cosmos était en quelque sorte doté d’une âme. Les cosmologies antiques étaient peuplées de créatures diverses plus ou moins divines qui alimentaient un panthéon complexe. L’homme n’était qu’un élément parmi d’autres de cette cosmologie et devait s’attirer les bonnes grâces de la nature ardente pour vivre en bonne intelligence avec elle.
La pensée biblique est la première à réifier la nature et à identifier l’homme comme unique puissance intelligente dans l’univers et seul capable
de l’utiliser au profit de la construction de l’humanité. C’est ainsi que l’on peut comprendre le verbe « dominer », qui sonne mal aujourd’hui à nos oreilles. Le texte de la Genèse dit que la nature est une donnée rationnelle que l’homme est susceptible de comprendre.
Dieu est le vrai propriétaire de la terre.
La pensée écologique radicale qui accuse la théologie biblique d’être écocide oublie que ces textes de création cherchaient à libérer l’homme de l’emprise totalitaire d’une divinisation de la nature. Dieu n’était plus diffus, dans les méandres complexes du monde, mais instaurait une distance salutaire entre lui et sa création. Le texte biblique organise cette distance en respectant le libre arbitre de l’humain. L’enjeu de la pensée biblique est de contenir les excès tout en conservant à l’homme sa capacité d’entreprendre.
Il est en partie faux d’affirmer que la soumission de la terre est sans limite dans la Bible puisque la Loi met des freins importants à cette emprise. La plus connue de ses dispositions est l’instauration du repos sabbatique de la terre, l’obligation de la laisser en jachère tous les sept ans. Tous les cinquante ans, la Loi biblique impose aussi de remettre les compteurs à zéro et de compenser tous les excès qu’une économie de marché débridée a engendrés, tant pour les femmes et les hommes que pour la nature (3). Dieu rappelle aux humains que le vrai propriétaire de la terre, c’est lui – « Vous n’êtes chez moi que des émigrés et des hôtes (4)», et les invite à s’y comporter avec décence.
La pensée biblique, en libérant l’homme de la tutelle des divinités de la nature, a posé les conditions d’une outrance possible dans l’appropriation de la terre mais l’a corrigée par la Loi. Être un bon écologiste, ce n’est pas retourner à une soumission aux lois naturelles mais savoir dominer la terre sans pour autant s’en sentir maître. C’est à cette apparente contradiction que la littérature biblique nous demande de penser.
(1) Genèse 1.28.
(2) Lynn White (1907-1987) était un médiéviste américain. Il a donné en 1966 une conférence sur les racines historiques de notre crise
écologique qui fit date dans l’histoire du mouvement écologique. Le christianisme, en arguant que la nature n’a d’autre raison d’exister que de servir l’humanité, serait responsable du « désenchantement du monde ».
(3) Lévitique 25.
(4) Lévitique 25.23.